«La voix de personne maintenant»: Sur «L'idée de perfection: la poésie et la prose de Paul Valéry»

«La voix de personne maintenant»: Sur «L'idée de perfection: la poésie et la prose de Paul Valéry»

PAUL VALÉRY (1871-1945), peut-être le poète et critique post-symboliste le plus influent de France, nous est revenu dans une nouvelle traduction de Nathaniel Rudavsky-Brody, qui contient trois recueils de paroles, un poème en prose final et des extraits de la Cahiers volumineux du Français. Mais pourquoi maintenant? Que nous dit Valéry au cours de la troisième décennie du 21e siècle?

Dès le moment où Valéry est entré dans l'orbite symboliste de Stéphane Mallarmé à 19 ans, son éclat était évident. Dans ses premiers vers, comme son mentor, il a cherché à capturer l'esprit de la fin de siècle – ses nouvelles perceptions de l'espace et du temps, ainsi que les valeurs morales et sociétales changeantes – dans un langage à la fois nettement original et formellement élégant. Pourtant, peu de temps après ses débuts, il subit une crise personnelle et intellectuelle. En 1892, au bord de la gloire, il renonce aux «mensonges (de) littérature et sentiment» et se tourne plutôt vers la science, les mathématiques et la philosophie; il choisit, en d'autres termes, le domaine de la raison, avec sa solidité et son caractère définitif présumés. Il ne travaillera pas sur un autre livre de poésie avant 25 ans, bien que plusieurs poèmes seront publiés dans des anthologies pendant l'intervalle.

Valéry s'impose comme un formidable critique, et commence également à enregistrer ses idées et ses émotions dans des cahiers qui s'élèvent finalement à quelque 28 000 pages. Ceux-ci sont finalement publiés en 1945, l'année de sa mort. Collection discontinue d'aphorismes, d'arguments, de paraboles, d'évocations, d'apartés et de descriptions, les cahiers révèlent une sensibilité intrinsèquement poétique. Mais ce n'est pas la sensibilité du symbolisme, qui parle d'une ère antérieure de raffinements d'arc, d'associations languissantes et d'utilisation de la synesthésie. Détachées et intimes, sensibles aux systèmes cognitifs, aux événements collectifs et aux sensations éphémères, les carnets de notes de Valéry échappent aux genres traditionnels. C'est un nouveau départ dans l'écriture, une extension du terrain de jeu. Tout au long, son objectif est de clarifier, contester ou renverser la distinction entre l'intuition (poétique et autre) et l'analyse raisonnée. Mais Valéry le dit le mieux: il cherche à «faire (e) l'Idée du vivant – penser? – être chanter. "

Compte tenu de la longueur des cahiers de Valéry et de l’ampleur des sujets sur lesquels il écrit, les sélections que le traducteur nous a extraites ne peuvent fournir qu’une vue superficielle. Mais cela suffit amplement pour nous inciter à regarder plus loin et à faire contrepoids aux poèmes. Ensemble, la prose et le verset configurent Valéry comme un écrivain et un penseur plongé dans le nouveau siècle, qui a pris de la vitesse avec le futurisme et Dada.

Pourtant, dans le verset, les formes plus anciennes prévalent. Dans le cas de «The Young Fate» de 1917 («La Jeune Parque»), Cette forme est un long poème néoclassique en 15 sections. Comme le note Valéry, son désir était de «mettre, en flashs peut-être, dans une forme et un langage presque classiques, des images entièrement modernes». Il présente l'un des Destins, vers l'aube, décidant de rester un être serein, immortel ou de devenir humain, avec toutes les passions et les fragilités de notre existence terrestre. Est-ce que ce long poème, ne serait-ce que de manière oblique, la réponse de Valéry à la grande machine extérieure de la Première Guerre mondiale explose autour de lui? En lisant les lignes suivantes, bien qu'elles s'adressent à une femme, j'ai senti la présence, si fantomatique soit-elle, d'un soldat au front, vivant ou mourant, et frissonna:

Mais pourquoi cette blessure, ces sanglots, ces efforts sombres?
Pour qui, bijoux cruels, marquez-vous ce corps froid,
Aveugle avec ses mains écartées, évitant tout espoir?
Où va ce corps, abasourdi par sa foi
Dans la nuit noire, et sourd à son ignorance?
Tiens-moi, terre instable… drapée d'algues (…)

En 1920, Valéry publie Album des premiers versets, 1890–1900 (Album de vers anciens, 1890–1900). Comme l'explique le traducteur dans sa postface, ces poèmes, bien qu'écrits pour la première fois au cours des 10 années mentionnées dans le titre, ont subi une lourde révision par l'ancien Valéry, à partir de 1912. Valéry n'était pas du genre à publier un poème jusqu'à ce qu'il en soit suffisamment satisfait. ou jusqu'à ce qu'un de ses amis, comme André Gide, le force à le libérer. Un des dictons de Valéry est à propos: «Une œuvre n'est jamais achevée (…) mais abandonnée.»

Charmes suivi en 1921 et comprenait 21 poèmes de différentes longueurs. Le titre est suivi de deux mots latins des premières lignes d'Ovide. Métamorphoses, «Deducere carmen», qui se réfèrent à la filature d'un charme ou d'une chanson. Les poèmes les plus frappants du livre, tous deux longs, sont «Fragments de« Narcisse »» et «La Pythie». Le premier présente un récit dramatique du mythe bien connu, où la reconnaissance de soi et la joie solipsiste se mêlent à une touche profonde et piquante:

Mais moi, mon cher Narcisse, j'ai envie de savoir
Seulement ma propre essence;
Le cœur des autres est un mystère;

D'autres ne sont que l'absence.

Plus tard, Narcisse admettra: «J'aime … j'aime … Et qui peut aimer ce qui n'est pas / Lui-même? … »

La finale du poème – une mort par noyade et le silence troublé qui suit – ne résout pas les problèmes posés, mais les laisse frappés en l'air au-dessus de la piscine, résonnant encore:

Hélas, pauvre corps, il est temps de me rejoindre…
Penchez-vous plus près… Embrassez-vous. Tremblez à l'intérieur!
L'amour insaisissable que vous avez promis passe avec
Un tremblement, brise Narcisse, et est parti…

"The Pythia" conserve les connotations ovidiennes et présente une évocation surprenante de l'Oracle Delphic elle-même:

À travers ses narines épaisses d'encens
La Pythie lance un souffle de flamme,
Haletante, hurlante, ivre… son âme
Dans le désarroi, toute sa cage thoracique
Un soufflet!

Cette jeune vierge, dont les talents prophétiques ont été discernés très tôt par ses aînés, révèle ce que le don exige d'elle et comment elle endure la possession du démon:

O Dieu, je ne connais pas mon crime
Sauf à peine à avoir vécu…
Pourtant, si vous me prenez pour victime,
Si, sur l'autel d'un brisé
Corps, tu plies un monstre, tue
Ce monstre, et avec la bête expédiée,
Le cou coupé, la tête levée
Par des cheveux qui ramènent les tempes en arrière,
Que cela, la plus pâle des lampes, saisisse
En marbre soudain toute la nuit!

La charge tragique du poème s'élève à une révélation lorsque l'Oracle, dans une métamorphose finale, fusionne avec les rythmes lyriques et brutaux de la nature, devenu Autre:

Une voix majestueuse et résonnante,
Cela se sait, comme ça sonne,
Pour être la voix de personne maintenant
Sauf les forêts et le surf!

Arrivé avec une grande puissance orchestrale, cette fin visionnaire rejoint immédiatement Rimbaud – qui a déclaré: «Je suis un autre» («Je est un autre») – et en avant à notre propre moment précaire, où de nombreuses cultures, et l'humanité elle-même, sont au bord de la dissolution et de l'extinction.

Le dernier poème de Valéry, «L'ange», sur lequel il a travaillé de 1921 à 1945, est en prose. Il synthétise le drame de son couplet avec la lucidité de ses cahiers et essais, ajoutant une touche d'humour socratique. L '«ange» (est-ce l'auteur?) Se regarde dans une fontaine. Dans le visage qu'il voit se trouve le visage d'un homme né dans un monde qu'il ne peut contrôler. La vanité de l'ange comme l'homme qui vit dans la réflexion (ou est-ce l'ange qui vit dans la réflexion de l'homme?) Est la suivante: la «substance pure» de l'esprit «où toutes les idées vivaient (…) dans une telle une harmonie parfaite et si rapide dans leurs correspondances »survivra à la mort, continuant« d'exister seul dans (…) une plénitude sublime »

Cela arrivera-t-il? La dernière ligne émet un rire sobre et apaisant, à la fois sous-estimant et soulignant les leçons d'une vie d'écriture: «Et pendant une éternité, il a continué à connaître et à ne jamais comprendre».

Traduire un poète français qui écrit dans un style néoclassique, avec des motifs sonores riches et des schémas de rimes, n'est jamais une tâche facile. On peut soit privilégier des vers magnifiquement cadencés en anglais, tout en préservant quelque chose du caractère ou de l'intensité des sujets de l'original, soit mettre en avant ces derniers, comme Rudavsky-Brody l'a largement fait. Étant donné que l'objectif principal de ce livre est d'offrir un portrait de Valéry en tant que penseur plutôt qu'en tant que styliste en vers, c'est un choix intelligent.

L'idée de perfection est un titre séduisant et ironiquement approprié. Il capte l'inspiration qui a conduit Valéry et la limite à laquelle il l'a conduit. Les idées peuvent sembler parfaites lorsqu'elles sont isolées des marées de la vie, mais dans la vie, les idées et l'idée de perfection sont constamment attaquées. Valéry était un poète proche de la perfection néoclassique, ainsi qu'un penseur moderne qui comprenait combien la perfection insaisissable resterait toujours.

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Allan Graubard est poète, dramaturge et critique. Ses livres incluentTerrasse Ouest (Éditions Ekstasis, 2020), Langue des oiseaux (Éditions Anon, 2019), Dans la chambre Mylar: Ira Cohen (Fulgur, 2019).

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